Rencontre avant la sortie de " Sans Papiers"

'Poète et guerrier'

Paris, le 7 janvier 2000 - Retour au disque pour le chanteur, sept ans après son précédent album. Toujours aussi volontiers en rupture, rencontre avant la sortie de 'Sans papier' début janvier.


 
 


Cela fait sept ans que Francis Lalanne n'avait pas sorti de disque. Il n'était pas resté inactif pour autant, travaillant tous azimuts, avec la direction d'une collection de livres de poésie aux éditions des Belles Lettres, la reprise sur scène de Megalopolis, écrit dans les années 70 par Herbert Pagani ou le rachat d'une entreprise spécialisée dans les figurines de plastique, Starlux, qu'il a redressée en trois ans.

Toujours fantasque et parlant dru, les cheveux toujours aussi longs et les bottes aussi hautes, et en attendant d'incarner Don Quichotte sur scène en mars prochain, il revient avec un nouvel album, 'Sans papier' annoncé le 1er janvier. Onze chansons de sentiments et de révolte.

C'est une drôle d'idée de sortir un disque le 1er janvier, non ?
Francis Lalanne : C'est d'abord un acte politique, une façon d'affirmer ma façon d'être que de sortir ce disque un jour férié. C'est continuer à rester dans mon espace hors du temps comme je l'ai toujours été. Je sors, un jour où on ne peut pas l'acheter, un disque qui vient de nulle part, qui arrive après sept ans, qui vient, comme il est dit dans
Le Bourgeois Gentilhomme, 'de retour de mes longs voyages'.

En même temps qu'arrive l'an 2000, vous voici bientôt quadragénaire...
J'aborde les quarante ans en état d'adolescence, mais une adolescence peut-être adulte: le sentiment de révolte est intact, mais une tolérance s'est développée chez moi pour l'ordre que je combats - je confère à la société le droit de ne pas être en accord avec ce que je voudrais qu'elle soit, et c'est à la limite légitime qu'elle me combatte et veuille me détruire.
C'est le fait d'avoir des enfants qui vous a fait évoluer dans ce sens?
Oui. Je ne suis pas toujours en accord avec eux et c'est forcément la recherche d'un équilibre, un jeu de gendarmes et de voleurs. Ce pour quoi il faut lutter, ce n'est peut-être pas pour que le monde change, mais pour que le dialogue soit maintenu au sens platonicien du terme, pour que le pouvoir ait toujours un contre-pouvoir réel. Or, ce qui distingue le monde que nous quittons de celui dans lequel nous entrons, c'est que le contre-pouvoir n'est plus forcément utile à l'équilibre, que la pensée unique, le consensus devient la norme de l'équilibre. Or je suis persuadé que quand tout le monde pensera pareil, on ne sera pas loin de l'extinction de l'identité humaine. C'est pour ça que j'ai tendance à penser que les libéraux sont les nouveaux staliniens. Le pouvoir n'est plus exercé par ses possesseurs théoriques, mais par des structures intermédiaires coupées de la base, où s'installent de petites féodalités qui bloquent toute possibilité de changement.

Les artistes ne comptent-ils pas aussi parmi ces féodaux?
Ce sont les pires ! Nous sommes dans un Versailles où l'artiste et l'aristocrate ont une complète communauté d'intérêt. Le consensus s'installe comme nouvelle valeur équilibrante de la société, l'art ne joue plus son rôle, n'apporte plus la contradiction, mais se contente de donner des confirmations économiques.

C'est pourquoi vous ne vous contentez plus d'être poète?
Pour moi, si le poète n'est pas dans l'action, il faut changer de mot. A l'origine du mot, dans l'étymologie grecque, il y a l'action. La poésie, c'est ce que j'appelle de la cré-action. Si on ne joint pas l'acte à la parole, on n'est pas poète. Mais je ne dis pas que ça me simplifie la vie.
Comment cela ?
Ça peut être si facile, la vie d'un chanteur. Quand je vois mes collègues du même niveau de notoriété que moi, qui montent dans le même train humanitaire que tout le monde, pour des causes gagnées d'avance... C'est tellement difficile de militer pour des causes perdues, de descendre dans la rue avec des desperados qui n'ont aucune chance, simplement parce qu'ils ont besoin de quelqu'un qui les écoute juste avant de se faire écraser.

Vous êtes souvent descendu dans la rue, on vous a vu vous battre avec des photographes de presse, avec des CRS... Vous ne pensez jamais que vous pourriez vous abîmer les mains, vous qui êtes guitariste?
Parfois, je construis un tribunal intime où je me fais comparaître, et cela fait partie des choses qui font que lorsque je me passe en jugement, je me condamne systématiquement. Il y a en moi deux êtres qui sont systématiquement en conflit d'intérêt et de pensée - le poète et le guerrier pour reprendre l'iconographie nietzschéenne. Il y en a un qui pense que le combat social est essentiel au rêve d'une humanité responsable, et l'autre qui pense avoir reçu de Dieu, le don de créer ce qui va éveiller les consciences à la beauté. Et ces deux pensées sont foncièrement en opposition permanente, ce qui dans la société du show-business est définitivement un péché mortel : on entend souvent que les artistes ne sont pas là pour faire de la politique, mais pour distraire les gens parce que la vie est dure. Ce discours est maintenant parole d'Évangile et si je dis à mes collègues de ce métier que je ne suis pas d'accord avec eux, j'ai une étoile jaune, la peste, le choléra et c'est tout juste si on ne me donne pas une petite crécelle pour avertir que j'arrive. Or, je suis comme tout le monde : j'ai envie d'avoir des copains, de bien m'entendre avec les gens qui font le même métier que moi...

Propos recueillis par Bertrand DICALE

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