Amis d'en France

AMIS D'EN FRANCE
Phonogram / Philips, 1984.
Chanson sépia - Ça fait trop d'jours - Sermon d'amour - Mémé Blues - Lundi, un premier mai - Encore un verre - J'ai là dans l'cœur comme une blessure - Le type est tombé du 5e - Le grand-père et la révolution.

CHANSON SÉPIA


Grand-mère,
Dis-moi ce qu’ils sont devenus
Ces visages à nu
Sur ces photos anciennes
Grand-mère,
Ces visages fanés
Comme des fleurs séchées
Dans une porcelaine
Ces gens,
Qui ont l’air si vivant
Qui ont l’air si mouvant
Que tu penses souvent
Voir le temps qui s’arrête
Ces gens,
Sur un morceau de temps
Comme un tapis volant
Sur la mort qui nous guette

Grand-mère,
Dis-moi ce qui fait que parfois
Quand je pose mes yeux
Sur ces coins d’existence
Grand-mère,
Je me dis qu’autrefois
Ressemble à ces instants
Où la vie recommence
Instants,
Que je voudrais fixer
Pour qu’ainsi esquissé
Tout mon passé demain
Soit du présent qu’on garde
Instants,
Que j’aimerais colorier
Sépia sur du papier
Impressions qu’on regarde

Grand-mère,
Aussi c’est cette teinte-là
Qui me parle je crois
Mieux qu’un polaroïd
Grand-mère,
Comme ces films d’avant
Où le noir et le blanc
N’ont pas pris une ride
Sépia,
Comme je ne sais pas
Comme je ne sais quoi
Comme un peu de colza
Sortant d’un marécage
Sépia,
Comme l’eau des rivières
Quand un reflet s’y perd
Est miroir et voyage

Grand-mère,
Et là j’imagine être toi
Je deviens grand-papa
Je te prends par la taille
Grand-mère,
Je deviens tous ces gens
Que j’observe et pourtant
Qui muets me détaillent
Grand-mère,
Ni couleur ni valeur
J’aime cette lueur
Qui me trouble le coeur
Ainsi qu’une romance
Grand-mère,
Et je m’y perds souvent
Comme se perd le vent
Sur les plaines immenses

Grand-mère,
Dis-moi ce qu’ils sont devenus
Ces regards inconnus
Sur ces photos anciennes
Grand-mère,
Comme avant le baiser
Les lèvres sont grisées
Par l’embrun d’une haleine
Dis-moi,
Dis-moi pourquoi je crois
Quand je vois poser là
Ces vivants d’autrefois
Qui maintenant reposent
Je crois,
Qu’il n’est pour exister
Que cette éternité
Et que c’est en sépia
Qu’on voit la vie en rose
Grand-mère

ÇA FAIT TROP D’JOURS


Ça fait trop d’ jours qu’il se sent rien
Trop d’mois, d’années qu’il se retient
Qu’il a plus caressé une fille
Qu’les filles elles le prennent pour une bille
Et comme il s’prend chaque fois des bides
Il finit par s’trouver stupide
Et plus il s’descend le moral
Plus ça vole bas dans son futal

Ça fait tellement longtemps tu vois
Tellement longtemps la dernière fois
Ben, c’était presque la première
C’était avec une fille super
Dont pas un seul mec ne voulait
Ça a été le fiasco complet
Ça l’a pas rendu sûr de lui
Alors depuis comme aujourd’hui
Où ça marche pas, où il ose pas
Il en veut à toutes les nanas
Il dit qu’c’est des connes ou des putes
Il s’retrouve seul et dans son fute
Y’a quelqu’chose qu’arrête pas d’crier
Et qu’en peut plus d’être oublié
Alors quand ça hurle au printemps
Dedans son ventre qui attend
Il s’accroche à son bout d’bidoche
Il s’met du ciel sous la brioche
Il s’aime tout seul si tu préfères
Parce qu’il trouve rien de mieux à faire

Et puis après en se lavant
Il s’trouve encore plus seul qu’avant
Il s’dit que ça peut plus durer
Alors il se fout à pleurer
Et quand l’ciel prend un coup de soleil
Et le soleil un coup de sommeil
Quand la nuit tombe sur sa pluie
Il s’invente une bonne femme à lui

Une qui partagerait son plumard
Une qui partagerait son cafard
Une qui partagerait son ennui
Une qui partagerait toutes ses nuits
Alors il sent battre son coeur
Il met son réveil à six heures
Il prend un truc pour roupiller
Il sert bien fort son oreiller
Il ferme les yeux pour mieux la voir
Il ferme les yeux pour mieux y croire
Et supplie le marchand d’oubli
De venir le border dans son lit
Alors il s’endort doucement
Comme un gosse contre sa maman
Alors tout se passe comme d’habitude
Tout s’éteint dans sa solitude
Et quand le sommeil l’a trouvé
Il commence enfin à rêver

SERMON D’AMOUR


À part les vieilles et le fada
Dans l’église y’a plus personne
Plus personne à part vous et moi Seigneur
Le vieux Georges ? Il braconne
Le sacristain ? Il est pas là
À c’t’heure il doit être chez Yvonne
C’est sûrement pour ça qu’elle vient pas d’ailleurs
Et oui elle aussi elle m’abandonne

Enfin, comme ça c’est plus intime
Mon sermon, je le fais pour vous
Comme dit le vieux Théotime
C’est moi qui parle au nom de tous
Faut pas leur en vouloir Seigneur
S’ils viennent pas tous les dimanches
C’est qu’ils se lèvent de bonne heure
Et qu’ils retroussent bien leurs manches

Y’a les moissons qui se préparent
Il faut rien laisser au hasard
Y’a ceux qui bossent jusque tard
Et qui restent tard au plumard
Ils font la grasse matinée
Mais c’est tellement dur la semaine
Qu’à la fin ils l’ont pas volée
Cette petite heure de flemme

Le soir ils s’occupent des gosses
Ils faut bien qu’ils les voient un peu
Et quand on bosse comme ils bossent
Ça fait quand même encore trop peu
Et puis, faut qu’ils aiment leurs femmes
Et faut prendre son temps pour aimer
Alors une heure de plus avec leurs dames
Ça fait une heure de gagnée

Et puis, y’a ceux qui vont aux boules
Mais ça leur change les idées
Et c’est mieux que quand ils se saoûlent
Et qu’ils rentrent pour tout casser
Je sais, Seigneur, il y‘a les autres
Y’a ceux qui prennent du bon temps
Mais c’est des gosses, pas des apôtres
Comment vous étiez à vingt ans ?

Bien sûr, y’a le fils du boucher
Qui est radical socialiste
Alors il bouffe du curé, il bouffe du curé
Mais lui, c’est pas un égoïste
C’est vraiment un brave petit
Et même s’il vient pas prier
Il me donne pas du souci
Parce que lui il sait partager

Bien sûr, y’a la petite Hélène
Qui fait son métier de putain
Et elle c’est pas Marie-Madeleine
Elle elle bosse soir et matin
Je crois bien qu’elle est incurable
Mais elle a aussi un coeur d’or
Et moi et moi je me sens misérable
Quand je la vois bosser dehors

Bien sûr, y’a le fils du notaire
Qu’est le dernier des mécréants,
Qu’est même plus chien que le maire
Mais je sais qu’il est pas méchant
Tout ça c’est des airs qu’il se donne
Parce qu’il est pas très sûr de lui
Mais nous, il faut qu’on lui pardonne
Ce qu’il vit, c’est pas sa vraie vie

Bien sûr, il y a l’instituteur
Qui tous les soirs trompe sa femme
Avec la fille du facteur
Et qu’un jour ça va faire un drame
Mais le jour où il s’est marié
C’est ses parents qui ont dit oui
Lui, il n’a fait que répéter
Total, voilà il dit non aujourd’hui

Et puis, moi je peux que me taire
Quand faut parler de ce péché
Vu que moi je peux pas le faire
Je sais pas comment en parler
C’est facile de dire c’est pas bien
La vie c’est pas un théorème
Quand des fois le désir s’en vient
On peut blesser les gens qu’on aime

Moi, je leur parle pénitence
Je leur dis des choses sacrées
Je leur dis péché, abstinence
Et ils m’envoient tous promener
Ils disent que je suis curé
Qu’un curé, c’est bon qu’à parler
Et que je peux pas sans tricher
Parler d’amour sans l’avoir fait

Mais moi aussi ça me démange
D’ailleurs, Seigneur, à ce sujet…
Enfin, c’est con que je vous dérange
Pour trois pater et quatre ave
Allez, Seigneur, à la prochaine
Faut que j’achève mon sermon
Ces choses faut pas que ça traîne
On dit plus rien quand c’est trop long

Si je dis ça c’est pour les vieilles
Faut pas qu’elles rentrent trop tard
Tiens y’a le fada qui se réveille
Lui, c’est toujours l’heure où il part

Eh pitchoune ! Ouvre grand les portes
Que je sente l’air de chez nous
Va y avoir de bonnes récoltes
Y’a le mistral qui se fait doux

N’leur en veux pas Seigneur, ils t’aiment
Ils viennent au moins tous une fois
Au mariage ou bien au baptême
Et bien sûr, la dernière fois

Ici, quand les gens sont heureux
Et lorsque la récolte est bonne
On est bien plus près du Bon Dieu
Que tous les cardinaux de Rome

Viens, Seigneur, coule dans mes veines
Fais-moi sentir que tu es là
Si ton église n’est pas pleine
Fais que moi je sois plein de toi

MÉMÉ BLUES


Un jour dans un petit village du bord de mer
C’était l’anniversaire de l’arrière grand-mère du maire
Toujours en bonne santé, toujours la fleur aux dents
Elle venait de fêter ses cent cinquante printemps

Voyant que le maire ne pouvait rien expliquer
Les jeunes filles du village allèrent trouver le curé
Mais dites-nous donc mon Père, dites-nous donc l’Abbé
Pour vivre si longtemps quel est donc son secret ?

C’est alors que le curé toujours très prudent
Décida de consulter des gens plus compétents
Il monta sur son âne et gagna l’évêché
Où trouvant son évêque il parla de la mémé

À peine eut-il été de ce fait informé
Le malheureux évêque eut le grand tort de parler
Il laissa supposer au curé stupéfait
Qu’elle pourrait être un jour en odeur de sainteté

Alors notre curé s’en retourna vainqueur
En portant la bonne nouvelle au fond de son cœur
Dans un sermon il l’a dit à ses paroissiens
Et la nouvelle alla jusqu’au village voisin

Alors, dans le village ce fut le défilé
Avec les pèlerins, les marchands, les boutiquiers
Aussitôt la mémé fut comme idolâtrée
Et partout dans les rues on échangeait son portrait

On vendit des «mémés » gravées sur médaillons
Et des soutiens-gorge « mémé » fabriqués au Japon
Des « mémés » à deux lames qui coupent le poil deux fois
Des « mémés » au fromage et des « mémés » aux anchois

Des « mémés » en susucre, des pastilles de « mémés »
Et des sachets de riz « mémé » qui ne colle jamais
Et la lessive « mémé » aux enzymes « mémé »
Avec à l’intérieur en prime un cadeau « mémé »

Puis un docteur miracle inventa sur le champ
Un élixir « mémé » qui faisait vivre cent ans
Qui rendait aux grands-mères leur charme d’autrefois
Et par la même occasion leur fortifiait le foie

On fit visiter les fermes où naquit mémé
Et les saintes églises où elle s’était confessée
Il fallait l’avouer, jamais au grand jamais
Le commerce du village n’avait aussi bien marché

Mais un jour le curé apprit que la mémé
N’était autre que le maire qui s’était déguisé
Il n’avait pas trouvé de meilleure solution
Pour faire prospérer son village jusqu’aux élections

Le curé à la foule ayant tout révélé
Aussitôt le village abandonna la mémé
Mais afin de pouvoir finir de l’exploiter
Ma maison de disques en a fait le tube de l’été

Oh mémé ! Oh reviens mémé ! Oh ne me quitte pas mémé !
Euh…Euh…Euh… Y a t-il quelqu’un qui veut m’aimait ici ce soir ?…
Ben tu vois mémé,… Y’a quelqu’un pour toi, mémé, hein…

De cette folle histoire il reste une chanson
Dont nous vous laisserons à tous tirer la leçon
Moi ce que j’en retiens c’est un blues endiablé…
Du blues… Du blues…

LUNDI UN PREMIER MAI

Je me brûle la gueule et l’eau frappe aux carreaux
Et le printemps dégueule un ras-le-bol de trop
Sur mes rimes malades à force de gémir
Et mon coeur en balade est las de revenir

Fils de tout, fils de rien, lumière des nuits blanches
Impression d’arlequin sur un air d’avalanche
Aujourd’hui c’est lundi, Mai s’en va refleurir
Aujourd’hui c’est lundi le muguet va venir

Il y a des souvenirs qui te font mal au bide
Quand frappe un vieux soupir à la porte des rides
Et que reste la mort seule avec le silence

Et que sonne la mort le glas des ambulances
Au fond de son absence, Amis, le savez-vous
Ce qu’il faut de patience pour vivre jusqu’au bout ?

Ma mie qu’est loin de moi, mon coeur ma promenade
Ma vie qu’est loin de toi, mensonge et palissade
Au jour les amoureux s’offriront du muguet
Au jour les gens heureux seront beaux, seront gais

Je me brûle la gueule et l’eau frappe aux carreaux
Et le printemps dégueule un ras-le-bol de trop
Sur mes rimes malades à force de gémir
Et mon coeur en pelade est triste à en mourir

ENCORE UN VERRE


Encore un verre encore un peu
Mon coeur sous verre bat comme il peut
Coeur sur le zinc poil dans la main
Boire comme un dingue jusqu’à demain

Fera beau, tu crois ? J’en sais trop rien
Fait un d’ces froids ! J’vous dois combien ?
Une autre bouteille ! Eh m’sieur Lucien
Tant que j’vous paye on s’fait du bien

Encore un verre un verre de mieux
C’est mes affaires c’est ça mon vieux
Quand ce sera l’heure je m’en irai
Vous ferez votre beurre et j’serai bourré

Des araignées sur le plafond
J’t’aime à cogner comme un typhon
Ta gueule j’la vois dans la fumée
Qui boit le moi qu’t’a pas aimé

J’ai d’l’araignée dans le citron
J’t’aime à saigner quand j’suis pas rond
J’en ai ras l’bol du monde et de toi
Ça y est je décolle il fait moins froid

Ils peuvent larguer toutes leurs bombes H
Ça m’ferait marrer ça m’ferait macache
J’me sens poussière comme un neutron
Plafond, rivière, plein le citron

Mon champignon entre tes cuisses
Vite mes mignons qu’on en finisse
Faites-nous sauter qu’on en parle plus
Le temps d’roter et puis salut

La vie me pèse d’être impuissant
Le cul sur ma chaise
Merde, je redescends

Encore un verre encore un peu
Mon coeur sous verre bat comme il pleut

Non fermez pas
Eh m’sieur Lucien
Soyez sympa
J’vous dois combien ?

Ok c’est ça ok je sors
Me touchez pas ! J’dors pas encore
Eh lâchez-moi ! C’est ça ferme la ta tôle
Y’a pas qu’chez toi qu’on vend d’la gnole

Fait froid dehors, vieil enfoiré !
Flics à bâbord, chut ! J’vais m’faire pincer
Bile pas, ça y est ils sont passés
Encore un verre à y passer

Des fois j’voudrais c’est con je sais
Mais d’y penser ça m’fout la paix
Plus de dégueule plus d’mal au bide
Plus être tout seul plus voir ses rides

Ça y est j’m’endors
Tant pis, je m’en fous
Je pars sur ton corps
Du toi partout
Des araignées sur les balcons
J’suis prisonnier
J’t’aime comme un con

J’AI LÀ DANS L’CŒUR COMME UNE BLESSURE


J’ai là dans l’coeur comme une blessure
Qui veut pas foutre le camp, qui veut pas foutre le camp
J’ai là dans l’coeur comme une blessure qui pisse le sang

Un soir que j’rentrai du boulot
J’l’ai plus retrouvée dans la maison
Elle était partie sans un mot
Avec un meilleur compagnon
J’avais couru dans l’escalier
Couru parce qu’elle me manquait trop
Et puis j’ai franchi le palier
Et puis, depuis, j’ai le coeur gros

J’ai là dans l’coeur comme une blessure
Qui veut pas foutre le camp, qui veut pas foutre le camp
J’ai là dans l’coeur comme une blessure qui pisse le sang

Sûr qu’entre nous ça allait pas
Que c’était pas toujours facile
De jouer à maman et papa
De se sentir devenir docile
Mais elle m’avait dit qu’elle m’aimait
Qu’elle voulait qu’on s’aime pour toujours
Et moi j’y ai cru comme jamais
Et puis, depuis, j’ai le coeur lourd

J’ai là dans l’coeur comme une blessure
Qui veut pas foutre le camp, qui veut pas foutre le camp
J’ai là dans l’coeur comme une blessure qui pisse le sang

Et puis un jour elle est revenue
Elle voulait seulement m’expliquer
Et puis un soir on s’est revu
Et puis tout a recommencé
Elle m’a dit " j’t’aime toujours autant "
On s’est recouvert de baisers
Et puis tout a repris comme dans l’ temps
Et puis, depuis, j’ai l’coeur brisé

J’ai là dans l’coeur comme une blessure
Qui veut pas foutre le camp, qui veut pas foutre le camp
J’ai là dans l’coeur comme une blessure qui pisse le sang

Depuis, quand j’la prends dans mes bras
J’suis bien mais j’suis mal à la fois
Heureux et malheureux, tu vois
J’sais pas comment parler de ça
Depuis, quand j’la prends dans mes bras
Ça m’fait plus chaud comme autrefois
Ça m’fait chaud mais froid à la fois
Pourtant je l’aime comme on peut pas
Mais j’pense à c’type que j’connais pas
J’me dis que p’t’être elle le revoit
Et puis j’l’imagine bien ailleurs
Et puis, depuis, j’ai mal au coeur

J’ai là dans l’coeur comme une blessure
Qui veut pas foutre le camp, qui veut pas foutre le camp
J’ai là dans l’coeur comme une blessure qui pisse le sang

LE TYPE EST TOMBÉ DU 5 ÈME

Le type est tombé du 5ème
Il s’est cassé sur le trottoir
Petit, trapu, la quarantaine
Une gueule à vous faire peur le soir
" Un type pas net à c’qu’on m’a dit "
Glousse une concierge aux pompiers
Le trottoir saigne, il est midi
Faut prévenir les policiers

Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent
Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent

L’ambulance est venue quand même
Par principe ou pour vérifier
" Le type est tombé du 5ème "
Glousse un voisin aux infirmiers
" J’suis sûr qu’il l’a fait pour cette fille
Il hurlait à chaque fois qu’elle partait "
Le trottoir pleure, le soleil brille
La vie continue comme jamais

Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent
Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent

C’est le dernier tour des sirènes
La dernière fois qu’on les entend
Pousser leurs ricanements de hyènes
Les flics sont là, ils ont mis l’temps
" Le type est tombé du 5ème "
Glousse un passant aux policiers
Le trottoir pue, les badauds viennent
Y’a du nouveau dans le quartier

Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent
Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent

Le type est tombé du 5ème
On pouvait plus lui porter secours
Mais les secours ils ont des problèmes
Quand ça glousse et ça grouille autour
Demain restera rien d’ce foutoir
Rien qu’un peu d’craie sur le sang noir
Tirez-vous d’là, y’a rien, rien à voir
Y’a rien qu’un mort sur le trottoir

Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent
Et les gens s’agglutinent et les gens s’agglutinent

LE GRAND-PÈRE ET LA RÉVOLUTION


Quand je rentrais chez moi
Il était assis là
Sur son vieux rocking-chair
À regarder mourir le temps
Il avait de longs cheveux blancs
Et la peau bronzée mon grand-père

Pourtant, il se taisait tout l’temps
Il parlait pas, il bougeait pas
Papa me disait qu’autrefois
Il était révolutionnaire
Pour ça qu’on l’appelait l’vieil anar
Il avait tout l’air d’un clochard
Il était beau sous sa crinière

Et puis comme ça de temps en temps
Quand il souriait de ses fausses dents
En balançant son rocking-chair
Même qu’il réponde pas aux questions
J’lui disais " Camarade grand-père
C’est quand dis la révolution ? "

Il répondait jamais
Il restait là muet
Sur son vieux rocking-chair
Allant de midi à minuit
Comme s’il était mort d’être en vie
Sans jamais cligner des paupières

Moi, je l’voyais depuis tout petit
J’comprenais pas, je savais pas
Pourquoi il restait là comme ça
Sourd et muet sous sa crinière
Alors, je lui jouais au piano
Ou j’lui mettais sur le phono
De vieux airs révolutionnaires

Et puis comme ça de temps en temps
Quand il souriait de ses fausses dents
En balançant son rocking-chair
Même qu’il réponde pas aux questions
J’lui disais " Camarade grand-père
C’est quand dis la révolution ? "

Et puis, et puis sans l’faire exprès
Je l’ai suivi de près
Du côté d’la vieillesse
Même si j’avais que mes vingt ans
Je me sentais plus vieux pourtant
Que tous les objets de la pièce

À force de rester dans mon coin
Tout seul, sans parents, sans copains
Sans pouvoir blottir mon chagrin
Contre plus chaud qu’un mur de pierre
À force de pas savoir pourquoi
La vie me tenait tellement froid
Je restais tout près de lui pour me taire

Et c’est comme ça que je l’ai vu
Un soir que j’avais rien prévu
Sauter par dessus la fenêtre
Et puis courir dans le jardin
En poussant des cris de gamins
Des cris d’enfant qui vient de naître

Il est monté sur le tilleul
Et il s’est planté là tout seul
Le poing levé jusqu’aux étoiles
En souriant de ses fausses dents
Tout ce qu’il gardait en dedans
De ce silence sans escale

Et là, les yeux au fond des cieux
Il a engueulé le Bon Dieu
Comme on gueule après un patron
Cheveux au vent, beau, comme un vieux
Il criait " Camarade Bon Dieu
C’est quand dis la révolution ? "

Jusqu’au lever du soleil
Il a tendu l’oreille
Perché là dans les airs
Comme si le Bon Dieu répondait
À la question que j’lui posais
En balançant son rocking-chair

Et puis son sourire est tombé
Comme étaient tombées toutes ses dents
Et puis comme ça tout doucement
Il s’est laissé tomber par terre
Moi, j’ai rien dit, je l’ai serré
J’ai fermé ses yeux sans pleurer
En lui caressant la crinière

Et puis comme ça quelques temps après
Sans rien savoir de son secret
J’ai fait enterrer mon grand-père
Maintenant je me pose plus de questions
Et le Bon Dieu peut bien se taire
Je la ferai, moi, sa révolution

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